Voyage à Venise (bis)

Après l’heure c’est plus l’heure.


  Comme prévu, il est 6h27 sur l’heure de l’anxiété et dans mon petit rôle de parfaite angoissée, j’ai l’impression d’avoir rendez vous avez la mort. La mort ce ne sont qu’en fait les quinze personnes que je vois tous les jours depuis trois ans. La mort ce ne sont en fait que des gondoles et quelques litres d’eau. Plusieurs jours déjà que je me préparais pour ce petit séjour à Venise, non pas en ajoutant des vêtements et des produits de beauté dans une valise, mais en retirant des cactus de ma gorge et des clous dans ma cervelle. Mais c’est à 6h27 que ce  sentiment d’angoisse « sans raison » (pour les non crédules) s’est pointé à ma porte avec son bouquet de roses et son sourire de présentateur météo, celui que je n’avais pourtant pas invité, celui dont j’essaie de me défaire chaque jours depuis des années. Il était là. Il était là avec sa catastrophe imminente, ses gélules pour aider aux vomissements et aux nausées et son forfait vertiges illimité.

Nous en arrivons là où je voulais en arriver, le motif. Comment tourner sa phrase, et comment articuler la raison de son absence lorsque l’on rate son train gratuit pour la biennale d’art contemporain à cause d’un individu (plutôt grand et athlétique, et il ne faut pas non plus négliger son poids et son opacité) qui n’existe que dans sa tête. Il n’y a pas de certificat médical pour les personnes dénuées de bon sens. N’importe quel être humain, même une poutre, aurait compté les jours avec hâte. Un voyage tout frais payés.


Mais voilà, je me réjouissais trop démesurément du spectacle que j’allais contempler. Je le connaissais déjà. Je l’avais déjà vu, et je pouvais prédire avec exactitude le déroulé des événements. Ce qui va suivre mesdames et messieurs, c’est mon séjour à Venise pour la biennale d’art contemporain telle qu’elle s’est passée dans ma tête.
Arrivée en gare de Nice, j’étais encore une fois en avance et seule. Oui, il faut parfois s’autoriser à dévoiler certaines de nos qualités au public et pour ma part c’est la ponctualité. Depuis très jeune, je pratique la ponctualité à plein temps et toujours seule. J’arrive toujours en avance car je prévois un temps d’avance sur l’horloge de l’avance ce qui me fait arriver parfois plusieurs minutes avant l’heure sauf qu’avant l’heure c’est pas vraiment l’heure et je suis souvent seule dans mon avancée en attendant les autres qui sont fréquemment des personnes en retard. Il y a deux types de personnes en retard, il y a les retardés et les attardés. Les retardés, ceux qui ont prévu d’arriver en avance comme moi mais qui  ont subi un ou parfois même plusieurs évènements perturbateurs que l’on appelle des « moments clés ». Les moments clés ce sont tous les moments inutiles, mais en relation plus ou moins directe avec leur retard, que les personnes retardées vont spontanément nous conter à leur arrivée essoufflée. Un moment clé peut être un café réchauffé trop longtemps au micro-onde (peut être 12 secondes ou 28 secondes de trop) que le retardé a dû attendre de boire afin qu’il refroidisse. Il se peut parfois qu’un moment clé soit une succession de cafés réchauffés trop longtemps additionné à un moteur de voiture trop froid que le retardé a dû réchauffer plus longtemps (peut être 12 secondes ou 28 secondes de plus) qu’il ne l’était prévu.
Et  enfin les attardés, ce qui ont prévu dans tous les cas d’arriver en retard (et ce sont finalement les plus ponctuels en matière de retard). Ce sont ceux dont les secondes sont une suite de micro fatalités. Ceux qui n’ont pas eu la force de mener cette lutte contre les aiguilles, et qui ont fait de leur retard un cheval de course. L’image peut paraître floue mais si vous faites vraiment partie de la catégories des attardés vous comprendrez qu’elle n’en est que plus juste. Ajoutons à cette dernière catégorie cela dit qu’il existe des réseaux liants chaque catégories. Ainsi on peut noter que parfois, une personne d’origine ponctuelle peut se laisser aller à endosser le rôle d’un attardé par esprit d’insolence et de marginalité ou juste pour faire le dingue. Il ne faut donc pas juger trop vite une personne à l’heure de son arrivée.

Toujours est il que schéma est le même. Ce matin, je suis la personne qui écoute comment le retardé a couru partout ce matin pour se dépêcher, comme moi, mais en moins bien.
Et puis une fois au complet, notre classe quitte le sol niçois pour celui d’un train bruyant à destination de Venise. Les uns dorment, les autres se raconte ce qu’ils ont mis dans leurs valises. D’autres encore se questionnent sur la montée des eaux et font des hypothèses sur le taux de probabilité qu’il y aurait pour que mardi il fasse soleil mais que mercredi il pleuve et que jeudi il refasse soleil. Que dans le cas où il fait soleil qu’un jour dans la semaine, il n’auront  pas assez de vêtements de pluie et qu’il faut alors prier pour qu’il fasse soleil. Et cette discussion pourrait se terminer oui, sauf qu’une autre personne agrandit le cercle des anonymes organisés compulsifs pour y ajouter son hypothèse à elle qui n’est en fait que la somme de toutes les hypothèses qui ont déjà été énumérées. Mais personne ne relèvera la maladresse puisque le concept de ce groupe n’est, qu’en fait, que de parler à haute voix pour s’écouter parler tout seul et ainsi satisfaire un besoin chronique de penser et réfléchir. Je rappelle quand même à l’assemblée la définition de penser qui est : se dire des choses à soi même dans sa tête parce qu’en général ces choses là n’intéressent que soi, et encore je suis persuadée que même soi fais semblant de s’asseoir pour écouter alors qu’il s’en fiche complètement de si mardi soir il fait soit soleil ou soit gris, ça va de soi.

Vous allez me demander après tout qu’est ce qui est mieux entre une tête vide et une tête pleine d’hypothèse et je vous répondrai que la leur est sûrement mieux, en effet. Je préférerai m’angoisser pour de la météo que pour du vide puisque de toute façon tout le monde est fait de crainte.
Après les histoires des uns et des autres, les gens qui font semblant de lire des livres (oui parce qu’on ne me fera pas croire qu’une personne normalement constituée parvienne à lire un livre quand il y un arc-en-ciel de conversations toutes plus débiles et fascinantes les unes que les autres autours d’elle), c’est au tour du ventre.
Le ventre c’est une entité que l’homme se persuade de nourrir alors qu’il l’empiffre. Le ventre c’est comme le temps, c’est une horloge réglée sur midi mais tout le temps. Il est tout le temps midi pour un ventre, en tout cas pour la plus part des ventres de ma classe. Ca en devient obsessionnel et sans bouche. La tête détient un sandwich dans son sac à dos et le ventre le sait. L’homme que je voyais encore si censé et si peureux de l’image qu’il renvoi devient en une bouchée de fromage une machine à tuer (en moins propre qu’une machine à tuer).

Moi qui voyais en ce séjour un florilège  de nourriture intellectuelle je me retrouve face à  des trous qui s’ouvrent et se ferment frénétiquement laissant apparaître des dents  recouvertes de bouillies marrons et de morceaux inconnus. Mais je ne voudrais pas vous faire vomir, passons directement à la troisième étape du voyage.

Le choix de ses partenaires de chambre à l’hôtel. Il faut se tenir bien à l’écart de celui qui, lorsque les lumières sont éteintes et que tout le monde a dit bonne nuit à tout le monde, continue de philosopher, et prend la personne allongée sur le lit d’à côté qui essaie de dormir pour une personne allongée sur le lit qui s’ennuie et qui a besoin d'ouïr un monologue sans fin pour bien achever la journée. Mais je comprends que la subtilité puisse être troublante. Il m’arrive aussi des fois de confondre les deux.


Méprenez vous, il y’a encore une autre personne dont il faudrait se tenir à l’écart à ce moment là, celle qui va prendre cette demande de colocation pour un contrat d’amitié. Cette personne, c’est celle qui va vous suivre toute la journée, à tout moment, à toute heure, celle qui vous maternera, celle qui voudra se sentir utile auprès de vous. Prenez-garde, tout ceci peut très vite virer au cauchemar. Vous entendrez le son de sa voix lorsque vous prierez pour un peu de calme, vous percevrez le contact de son corps lorsque votre besoin de claustration se fera grand, vous sentirez son odeur lorsque vous vous endormirez. Il est donc utile de s’armer de beaucoup de volonté.

Suite au prochain épisode...

This entry was posted on mercredi 12 octobre 2011. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. Les mots tendres sont interdits.