Le cafard

C’est la nuit que le cafard boiteux sort de derrière le réfrigérateur. Il se hisse de dessous le micro-onde afin de reprendre calmement ce qu’il avait entreprit la veille au soir. Méthodiquement, en enfonçant ses lunettes fièrement, il feuillette le cahier des charges. Il a toute la nuit, toute l’étendue de l’obscurité pour faire ses petites affaires, vous voler des bouts de vos minables vies. Une miette, deux miettes. Il piétine le pain que vous avez dramatiquement oublié de recouvrir.

Cette bestiole presque noire aux antennes décoiffées par le vice aime manger, grignoter, et traverse votre cuisine, en caleçon, un soda à la main, sans un bruit.
Elle dévore soigneusement des parties qui vous sont propres. Craintive mais indomptable, elle tire les irritations et les noirceurs de derrière le placard, les tourments que vous pensiez évadés.
On l’entend ricaner très fort et sans fin en vous pointant salement du doigt. Le cafard est votre pire rêverie et il parle espagnole. Certains l’assimilent au diable, les plus débiles aux fourmis et d’autre encore le sous-estime malgré les dégâts et se réconfortent derrière d’admirables phrases toutes faites que l’on apprend fièrement aux enfants. « Ce n’est pas la petite bête qui va manger la grosse ». Personne encore n’a pu confirmer cette théorie. Et quoi, la grosse peut alors manger la petite ? Oui, mais à quel prix ?
Aussitôt avalée, commencera-t-elle  à ronger votre intérieur, remonter jusqu’au disque mère et trafiquer vos pensées. Je ne m’y risquerais pas. Il ne faut pas amoindrir l’impact provocateur d’un petit être aussi laid.

On est ce que l’on mange, ainsi le cafard n’est que le clochard de votre appartement, il n’est qu’un reste, qu’un morceau de pourri, il n’est qu’un croûton de pizza trop dur et trop cuit dont personne ne veut, dont personne n’en tient la responsabilité.
Le cafard c’est tout vos cauchemars, plus ceux des autres, ceux que vous n’aviez pas encore envisagés. C’est marcher sur le sol mouillé de la salle de bain avec ses chaussettes propres. C’est se mettre du dissolvant dans l’œil.
Cet insecte, c’est ouvrir les yeux un matin et ne découvrir que les saccages d’une nuit trop agitée. Il ne s’associe qu’avec ses semblables avec lesquels il collectionne les victoires (tantôt de la cruauté, tantôt de la musique). Quand on le croit enfin parti, on se rend bien vite compte qu’il n’en est rien. Il est peut-être loin mais a laissé soigneusement, non sans précaution, sa longue lignée.

Le cafard a tué en vous l’enfant qui aimait s’en amuser. Les bébêtes ne vous intriguent plus. Tout ce que l’on veut à présent, c’est son éloignement définitif au Pérou alors on use de ruses un peu ridicules, de systèmes diaboliques. Il s’agirait d’un fil relié à un réservoir d’essence que l’on suspendrait à un mécanisme de rouage à sensibilité thermique. Dès l’arrivée de l’intrus, le piège prendrait feu et éradiquerait la bête, entraînant malheureusement …la ruine de votre cuisine, soit. L’essentiel est de l’éliminer.
Chacune de vos tentatives vous brise un peu plus chaque jour car l’ennemi est redoutable. Vos efforts fonctionnent dans un sens pendant qu’un autre derrière vous plantera son poignard cafardeux rempli d’œufs dans votre dos.
On dit que le cafard est attiré par la propreté. Il aime encrasser lui-même entièrement les jolies choses toutes neuves et même les plus vilaines. Sans doute veut –il les façonner  à son image…Comme un trophée a son effigie
Ca c’est ce que je pourrais vous raconter si j’étais un homme dépressif et blasé de sa triste existence d’humain.
Moi, Francis, je suis un cafard. Je vais vous donner ma vraie version des choses, et je suis sans doute le mieux placé.
Quelle séduisante situation, surtout lorsque la nature vous a gâté d’un physique des plus plaisants. Je charme, j’envoûte, et je kidnappe les cœurs, je suis un vrai tombeur. Certaines filles me confondent avec Gérard Depardieu. Et le secret, c’est l’entretient. Je ne mange pas trop gras, ni trop salé, je ne grignote pas la journée, seulement en soirée. Je traverse des millions de kilomètres par jour. L’appartement de Jean Michael, mon humain apprivoisé est tellement grand, ça me muscle mes fines jambes de compétiteur.
S’il y a une chose qui m’indigne c’est lorsqu’on me traite de ‘squatteur’ Je vous signale juste en passant, que la cuisine, j’y étais avant lui. Après ça ne me dérange pas de lui laisser la chambre à coucher de toute façon il n’y a rien à manger là bas et confidence pour confidence, aucune fille n’a jamais mis les pieds dans la chambre de Jean Michael. A mon avis il n’a pas encore vu le  loup si vous voyez ce que je veux dire.
Etre un cafard, c’est mordre la vie à pleine dent. Je me réveille le matin en me disant « Francis, tu es beau, tu es fort,tu vas accomplir de grandes choses ce matin » et je pense que c’est ce qui m’aide à avancer. Un coup de gel sur mes antennes et en avant dans la tuyauterie.
Alors que courent les Baygon et autres insecticides. Moi, ça ne me fait pas peur. De toute façon dans la famille on est plus de 234 000 cafards.
Je préfère m’occuper de ma voix. J’ai arrêté de  fumer depuis que monsieur Cockroach, mon coach vocal m’a dit que je perdais de mon grain à cause des mégots. Je chante depuis que je suis petit, ma mère me disait toujours « Francis arrête de chanter tu vas faire des envieux » et moi ça me faisait rire. Et je riais, je riais, et je disais à ma mère «  Tu as raison maman ».
J’adorais ma mère, mon père lui avait pourtant dit de ne jamais entrer dans le four. Je pense qu’elle n’a jamais retrouvé le tuyau de gaz et Jean Michael ce jour là, il avait fait un gâteau au chocolat et il a refermé la porte sur ma mère.
Surtout que Jean Michael, il est un peu gras du bide. Il aurait pu se priver de gâteau au chocolat, au moins pour ma mère.
Nous, honnêtement, on ne fait vraiment rien de mal. On veut juste se relayer. Quand Jean Michael va se coucher et éteint la lumière, c’est à ce moment là que mon labeur débute. C’est pour lui que je fais ça. Je ramasse tout ce qu’il a laissé traîner, parce que le ménage c’est pas vraiment son truc à Jean Michael. J’espère qu’il ne lira pas ce texte, je ne voudrais pas le vexer.
Et puis je fais des rondes pour surveiller. Des fois qu’un intrus pointerait le bout de son nez, je ne sais pas moi. De nos jours, la sécurité est devenue un trésor. Et mon oncle Farcad m’a appris que la lumière transportait toujours des ennuis.
On est bien mieux dans le noir, on peut se faire des blagues. Je suis assez bon en galéjades.
C’est toujours le samedi soir que Jean Michael joue avec moi parce que le samedi soir, il se couche plus tard. Il éteint la lumière et la rallume dès que je suis sorti de mon tuyau. Ensuite il s’amuse à essayer de me cogner. Un jour, il a  réussi à me palper, ça m’a valu une patte en moins. Il est blagueur.

Depuis, ce jeu me divertit moins, mais je sais qu’il est très seul, surtout ces derniers temps depuis qu’il a perdu toute sa famille dans un incendie. Alors j’essaie de lui faire plaisir, et je lui fais croire que ça m’amuse aussi et ça ne m’amuse plus du tout parce qu’il ne sait pas s’arrêter ce galopin.
Un soir il a massacré trois de mes soeurs (dont une qui était enceinte d’octuplés, un très bon coup, on comptait fonder une famille) avec ses conneries. Alors oui, on peut rire de tout, mais ce n’était pas marrant.
Et je pourrais raconter, encore et encore des heures, cette vie peu connue de tous. Il est facile de me mépriser et de m’éradiquer. Facile de me tenir pour unique coupable de votre misérable vie, mais je n’y suis malheureusement pour rien et vous y êtes heureusement pour tout. Retournez vous et acceptez la fange dans laquelle vous pataugez depuis la nuit des temps de l’homme. Espèce la plus evoluée mon gros cul de cafard oui. Je suis descendant direct de cafardovingiens, mais où sont mes châteaux ? j’ai le sang plus bleu que le plus digne de vos compagnons, l’essence au petit déj pendant ma jeunesse c’est ça le secret pour avoir le sang bien bleu. Cent cinquante millions de générations de maîtres cafards sont propriétaires du sol que vous foulez du pied. J’exige mon loyer, pèquenauds.  

This entry was posted on samedi 25 décembre 2010. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0. Les mots tendres sont interdits.